813

Comment on freine ?

 

 

De Violaine Schwartz (P.O.L. éditeur) 

Mise en scène Irène Bonnaud 

Avec : Valérie Blanchon, Anusha Cherer et Jean-Baptiste Malartre

Chorégraphie : Jean-Marc Piquemal - Scénographie et costumes : Nathalie Prats - Lumières : Daniel Levy - Son : Aline Loustalot - Assistante dramaturgie et mise en scène : Katell Borvon - Régie générale : Félix Dhenin. 

Photos : Elizabeth Carecchio 

Production déléguée : CDN Besançon Franche-Comté, en coproduction avec le Théâtre Populaire Romand - La Chaux-de-Fonds et la Compagnie 813. 
Avec le soutien de la DRAC Île-de-France.  

Il y a deux ans, j’ai mis en scène une tragédie d’Eschyle qui raconte l’histoire de réfugiées africaines arrivant en Grèce et demandant l’asile (Les Suppliantes, rebaptisée dans ma traduction Les Exilées). J’avais alors passé commande à Violaine Schwartz d’un texte qui devait servir d’épilogue au spectacle, et faire surgir la réalité contemporaine, celle de la « forteresse Europe » et des naufrages en Méditerranée, dans la fable antique.

Ce texte, Io 467, était son premier écrit pour la scène, après deux romans publiés chez POL et de nombreux travaux radiophoniques - je l’ai d’emblée trouvé magnifique, il donnait une force incroyable à la dernière demie-heure du spectacle. Ce n’est pourtant pas facile de succéder à une pièce d’Eschyle.

 

J’ai eu donc envie de lui passer une nouvelle commande, pour une pièce entière cette fois. Comme, la fois précédente, elle avait travaillée à partir d’un matériau documentaire (les récits de migrants internés en centres de rétention), nous sommes parties une nouvelle fois d’une réalité très contemporaine qui est celle de la mondialisation et en particulier de l’industrie textile.

Parce que nous avions été choquées par l’accident qui est survenu en avril 2013 à Dacca au Bangladesh, et qui est, je crois, le plus grave accident industriel de l’histoire récente (1133 morts, surtout des femmes), nous avons réfléchi à l’objet « vêtement ».

D’une certaine façon, c’est un objet qui résume la relation concrète entre petite et grande Histoire, ou comment la vie singulière d’un individu est traversé par des forces politiques, économiques, sociales qui se jouent à un niveau beaucoup plus vaste. Un vêtement a en effet la particularité d’être en contact direct avec ce que nous avons de plus intime, notre corps, d’être bien souvent chargé d’affects comme l’amour, l’amitié, le désir, et d’être la marchandise la plus emblématique de la mondialisation néo-libérale, d’être fabriqué au bout du monde pour un coût dérisoire. C’est ce paradoxe qui nous a intéressées : si l’industrie textile, par ses énormes besoins de mains d’œuvre, a toujours été le lieu de  l’accumulation primitive, souvent liée à un phénomène d’exode rural et à la surexploitation d’un salariat jeune, féminin, non qualifiée, son redéploiement à l’échelle de l’économie-monde en fait le lieu de coïncidence du plus proche et du plus lointain.

Objet de consommation par excellence, obéissant à la règle de l’obsolescence et du désir toujours renouvelé, il est presque toujours produit dans des pays dont le consommateur européen ne sait rien, infiniment lointains, inaccessibles, et qui ne surgissent dans le fil de l’actualité qu’au détour d’une catastrophe.  

 

La pièce rejoue ce parcours, de Paris à Dacca.

 

Au début de la pièce, après un accident de voiture qui l’a plongée plusieurs jours dans le coma et retenue pour une longue convalescence à l’hôpital, puis à la campagne, une femme retrouve Paris, la vie commune avec son compagnon - et l’appartement qu’ils avaient décidé ensemble d’acheter. La plupart de leurs affaires sont encore dans des cartons.

A leur difficulté à se retrouver s’ajoute la hantise d’un événement déjà emporté par le flot de l’actualité – l’effondrement d’une usine travaillant pour les grandes marques du prêt-à-porter le 24 avril 2013, à Dacca, au Bangladesh. Déballant des bibelots enveloppés dans du papier journal, la femme reste en arrêt devant un article racontant cette catastrophe, qui s’est déroulé le jour même de son accident, qui l’a peut-être provoqué en détournant son attention. Peu à peu, la culpabilité qu’elle ressent vis à vis victimes se transformant en identification incontrôlée, l’intérieur parisien du couple devient faubourg du bout du monde, les vêtements envahissent l’espace, une tour de cartons s’effondre encore et encore, la mousson s’abat sur l’appartement.

C’est une des orginalités de la pièce que de commencer comme un drame réaliste et de devenir une fantasmagorie où surgissent les fantômes. La réalité se dérègle, plus rien ne fonctionne, et l’espace normal d’un appartement parisien se métamorphose en chaos, évocation surréaliste d’un désastre lointain. Car si la pièce met en scène l’absurdité et le burlesque de la consommation, elle ne s’en contente pas, elle explore aussi avec lucidité les paradoxes de l’empathie, voire de l’engagement.

Dans le couple qu’un accident a séparé plusieurs mois, on voit s’ouvrir un gouffre entre deux expériences en vérité incommunicables, l’expérience de l’accidentée et celle de son compagnon, celle que la mort a traversée et celui qui s’était pensé comme devant faire face. Une incompréhension, une étrangeté presque aussi profonde qu’entre femme européenne et ouvrière du Bangladesh, qu’entre vivants d’ici et morts de là-bas.

En commençant le travail de répétitions, on s’est beaucoup interrogé avec les comédiens sur la folie du personnage central – cette femme, cette parisienne qui fait une fixation obsessionnelle sur cet incident au Bangladesh, qui en vient même à transformer son appartement en mémorial. Cela m’a fait penser à un film de François Truffaut que je n’ai plus revu depuis longtemps, La Chambre verte. Là, les rôles sont inversés, c’est l’homme qui vit en compagnie des morts, et une amie, jouée par Nathalie Baye dans le film, tente de le ramener chez les vivants.

Dans la pièce, on a l’impression que le compagnon de l’héroïne est du côté du bon sens, il ne cesse de dire que ce n’est pas raisonnable, qu’il faut appeler le docteur, faire la sieste, se reposer, enfin il en appelle à la raison. Il n’est pas raisonnable de tant se préoccuper d’ouvrières qui vivaient à l’autre bout du monde – on ne les connaît pas, elles vivent dans un pays dont on ignore tout, la langue, les coutumes, la géographie. Et d’ailleurs, « on n’y peut rien ». Car ce bon sens, qui en appelle à notre impuissance, est aussi synonyme de notre indifférence, ces tragédies qui permettent notre mode de vie occidental, fondé sur un système économique devenu fou. On a l’impression que seul quelqu’un de pas raisonnable est susceptible d’atteindre à cette raison supérieure qui fait s’attarder sur un événement tel que celui-là : dans la pièce, la femme voudrait connaître les noms de chaque victime de la catastrophe, elle voudrait construire un petit tombeau pour chacune d’entre elles.
            Walter Benjamin dans ses thèses Sur le concept d’histoire écrit qu’on a tort de voir les révolutions comme « les locomotives de l’histoire », elles sont plutôt « une tentative de l’humanité pour tirer le signal d’alarme » et obliger le train à freiner. C’est ce genre de questions que pose la pièce.

 

 

Irène Bonnaud, entretien avec Le Souffleur, journal du Théâtre Populaire Romand